D’amour et d’eau fraîche ?

Ce dimanche je me suis lancée dans l’élaboration des relevés royalties des artistes du label, moi incluse. L’occasion de faire un petit point comptabilité aussi, un an après notre création, afin de savoir ce qu’on a dépensé pour chacun de nos artistes, et ce qu’on a gagné sur les ventes physiques et sur le digital. Autant vous dire que je n’avais jamais fait ça avant ce soir, m’attardant rarement sur mes propres relevés, par incompétence ou par flemme, mais surtout par désenchantement.

Je voudrais vous faire une démonstration (un peu) simplifiée concernant la rémunération sur le digital qui aura certainement de l’écho auprès de ceux qui achètent des disques et consomment de la musique en streaming, comme moi.

– My Dear Recordings a vendu 106 albums de « Highline » (toutes plateformes confondues), et le label a encaissé 135€ net (après part du distributeur).

– L’album « Highline » a été streamée  212 000 fois (tout titre et toute plate-forme confondus, Youtube incluse), et My Dear Recordings a encaissé 194€ net (après part du distributeur).

– L’album « Highline » a donc généré 329€ de recettes nettes pour le label qui applique un taux de royalties très enviable à ses artistes, puisque sur le digital il leur reverse 50%, sans abattement.

À ce jour, en tant qu’artiste signé sur My Dear Recordings, j’ai gagné 164,50€ sur l’exploitation digitale de mon disque. Un disque dont la production a coûté environ 15 000 euros.

Est-il besoin de commenter?

Que je porte la casquette de fondatrice de label ou d’artiste indé, je m’insurge de la même façon. Les revenus issus du digital ne permettent pas aux petits labels d’investir pour soutenir leurs artistes, et à moins d’exploser les compteurs, aucun artiste ne peut s’y retrouver, même quand les contrats sont honnêtes.

Du coup, les labels indés s’accrochent au format physique, qui demeure encore le plus rentable. Au moins les calculs sont clairs : on connaît le prix de la fabrication d’un cd ou d’un vinyle, la marge de son distributeur, et en produisant de petites quantités, on peut s’y retrouver, même si il faut souvent ramer pour écouler ses stocks.

Mais à qui profite donc cette révolution technologique qui a changé les usages et les habitudes de consommation de la musique et qui a considérablement rapproché l’artiste de son public? Elle devrait pourtant permettre à tous les acteurs de s’y retrouver. Regardez à nouveaux les chiffres ci-dessus.

Quand allons nous prendre nos responsabilités et ruer dans les brancards? Qui d’autre que nous — artistes, micro labels, producteurs engagés, public outré — pour changer ces pratiques? Comment pouvons-nous espérer alimenter la diversité culturelle quand de telles aberrations subsistent?

Vous l’avez deviné, je suis agacée.

La voix de la raison

Depuis quelques mois je me suis rapprochée de la GAM, l’association qui porte la voix des artistes de la musique en France. Fondée il y a 4 ans (5 en février prochain), à l’initiative de Kent, Issam Krimi, Axel Bauer et Suzanne Combo, l’organisation est force de propositions afin de faire valoir les interêts des artistes (auteurs, compositeurs et interprètes), confirmés ou en développement, auprès des institutions. Il y a encore 6 mois, je ne savais pas que la Gam existait, et pourtant, maintenant que je la fréquente, elle est d’une évidence déconcertante. Hélas, trop peu d’artistes la connaissent.

Pourquoi les artistes français peinent-ils ainsi à se regrouper ? En Angleterre, la Fac (Featured Artists Coalition) existe depuis 2009 et bénéficie d’une visibilité enviable grâce à certains membres de son bureau tels que Annie Lennox, Imogen Heap ou Fran Healy (Travis). Pourquoi sommes nous si réticents à partager nos inquiétudes et mettre en commun notre expertise?

Mercredi dernier, j’ai assisté à la keynote d’Imogen Heap au MaMA. J’aime bien cette artiste, son petit côté nerd m’a toujours plu. Elle a été la première à expérimenter la sortie d’un de ses singles en utilisant la technologie blockchain (Ethereum) via Ugo Music en 2015. Même si je n’y comprenais absolument rien à l’époque, cela m’avait paru diablement cool.
Au delà de l’originalité de la démarche, l’idée était aussi de montrer comment cette technologie permet de rendre la chaîne de valeur transparente entre le fan et l’artiste. En se passant d’une multitude d’intermédiaires qui rendent la distribution de la rémunération opaque, le fan sait exactement où va son argent, et l’artiste sait qui reçoit quoi, selon les termes et pourcentages des contrats définis au préalable. L’expérience a eu un succès relatif, car ce sytème demeure encore très mystérieux pour l’utilisateur lambda. Même si’ il est de plus en plus médiatisé, et que d’autres artistes s’y frottent (RAC), il s’apparente encore à un autre monde.

Pourtant, ce qui m’a enthousiasmée lors de cette conférence, c’est l’engagement vigoureux de l’artiste anglaise, totalement en accord avec son temps, et pour le bien de tous. Car cette bataille pour une chaîne de valeur transparente bénéficierait évidemment à l’ensemble des acteurs de notre écosystème et permettrait d’assainir définitivement une industrie en décrépitude, et dramatiquement inégalitaire. Nous, artistes, avons besoin de labels, de distributeurs, et d’une multitude de partenaires pour nous développer et nous faire connaître. Hélas, la valeur que nous créons est dissoute dans un système opaque dont nous ne tirons aucun bénéfice.

Défendre ses droits, et prendre position contre un système injuste n’est pas synonyme d’isolement. J’ai moi-même monté mon label avec un ami artiste, et je travaille avec des artistes en arborant la casquette de productrice. Je n’ai absolument rien contre les labels et les producteurs, certains artistes peuvent s’en affranchir, d’autres non, selon les parcours, le moment, et les personnalités. Reconstruire la confiance entre le producteur et l’artiste fait partie des enjeux centraux. Cette relation est hélas aujourd’hui très abîmée : personne ne regarde plus loin que le bout de son nez, et les comportements des uns méprisent les problématiques des autres, sans jamais s’intéresser à l’interêt général.

Je ne sais pas si l’immobilisme des gros artistes français est lié à une inquiétude – celle peut-être de froisser les producteurs – ou si elle s’explique par un simple désintérêt. Je le trouve regrettable, car ces derniers pourraient porter de façon très convaincante la parole de tous les autres, forts de leur crédibilité dans l’industrie et de leur visibilité médiatique. De plus, cela serait un élégant travail de transmission auprès des plus jeunes générations.
Mais à vrai dire, je comprends encore moins l’inertie des plus petits et des plus jeunes. Eux qui incarnent si parfaitement le statut d’Artiste-entrepreneur et qui maîtrisent l’ensemble des aspects de leur métier. Ne devraient-ils pas s’insurger de la façon dont l’industrie dysfonctionne?

Combien de mes amis artistes ne regardent plus leur relevé de royalties sur le streaming, estimant la bataille perdue d’avance ? Je comprends ce sentiment, mais je refuse de m’y abandonner. Peut-être est-ce seulement après quelques étapes clés et un lot de désillusions que l’engagement apparaît soudain si vital, si urgent.
Je crois pourtant que l’action ne doit pas découler de la seule colère.
Puisse ce combat trouver ses racines dans un idéal solide et plein de bon sens, mené par tous les artistes et créateurs : petits, grands, jeunes, confirmés, vous et moi.

À bon entendeur.

Let’s make a record

Dans deux mois sortira Highline, mon troisième album.
Ce fut une longue aventure qui a commencé il y a presque trois ans, et que je voudrais vous raconter ici.

Farewell Bandit

Après le Bandit, sorti en 2013, disque horriblement difficile à faire, et qui en porte sans doute la trace, les perspectives semblaient très réduites. Le disque eut une durée de vie minimum et j’en ai vendu très peu. A peine quelques centaines. Je n’ai pas échappé à la difficulté du deuxième disque et même si je l’avais pressenti, c’est arrivé, comme à tant d’autres avant moi.
Mais que faire après cette déconvenue?

Le label ne m’avait pas encore quittée, mais j’anticipais. C’était quasi inéluctable, même si j’espérais une autre issue. En attendant le couperet, j’écrivais beaucoup. Fallait-il vraiment que je m’acharne? Sans répondre à la question, je m’acharnais.

Quelques mois plus tard, j’obtins une nouvelle avance éditoriale, ce qui laissait logiquement présager que nous nous dirigions ensemble vers un troisième album. Mais en novembre 2014 et après de nombreuses hésitations, le label se décida enfin et ne valida pas l’option. Désolée Pam. Merci. Au revoir.

J’avais trop travaillé sur ces nouveaux titres et trop engagé l’investissement de tout un groupe pour envisager d’en rester là.

  

Formule magique

J’ai donc passé les mois suivants à chercher des idées, à aller voir des amis en studio, à demander des devis, à guetter le salut à New York, à écrire encore et toujours, échanger des démos, rencontrer tout le monde et personne, écouter les conseils des uns et ceux des autres, afin d’avoir assez d’informations pour me décider enfin. Mais comment diable faire ce disque?
Une chose était sûre cette fois, je voulais déléguer davantage et travailler avec un producteur. Sur ’Bandit’ j’avais voulu ne rien changer à la formule du 1er album, mais sans réel succès car les ingrédients étaient différents. Pas question de refaire la même erreur. Je devais prendre mon temps : un véritable calvaire pour une impatiente de ma sorte.

Hélas, je ne trouvais pas la solution. Tout était confus, et comme souvent, lorsque la réponse traîne et ne s’impose pas d’elle même, je fouille le passé et y cherche les certitudes et les inchangés.
C’est ainsi qu’en rangeant mes disques un matin, j’ai retrouvé l’album du groupe Jordan. Ces trois garçons faisaient une sorte d’emo rock noise et étaient dans la même structure promo que moi dans les années 2000. Ce n’était pas totalement mon genre de musique, mais j’aimais bien leur esthétique. Ils arboraient de belles fender mustang et j’avais beaucoup aimé le son de leur disque, au point d’en avoir un souvenir assez précis. Je savais qu’ils avaient enregistré à San Francisco avec un certain Jay Pellicci. Ils racontaient leur périple et leur expérience avec avec un tel enthousiasme que ça m’avait beaucoup impressionnée à l’époque.
Bingo.
Tout s’éclairait. Jay existait toujours, Jay enregistrait toujours, je décidai donc d’écrire à Jay. Sa réponse fut rapide et toutes ses remarques sur les chansons me plaisaient. Aussi, il semblait partant pour relever le challenge de l’enregistrement dans une maison à la campagne. Tout commençait enfin à se préciser et j’y voyais beaucoup plus clair.

Le périple

Nous avons donc enregistré dix jours en juin 2015 dans une grande et vieille maison du sud de la France. L’enregistrement s’est très bien passé malgré un épisode de canicule redoutable. Jay était très assidu à sa tâche; il réglait les caisses claires et les toms avant chaque morceau, choisissait les amplis sur lesquels nous devions jouer, réglait nos pédales d’effets… Les conditions rendaient l’exercice compliqué. Il faut s’imaginer une grande maison, avec des pièces transformées en studio juste pour l’occasion, et des kilomètres de câbles dévalant les escaliers pour relier un micro et un ampli.
Epique, et esthétique, mais pas vraiment pratique.

Lorsque les prises furent enfin terminées, je devais rejoindre Jay à San Francisco et Oakland pour mixer dans son studio, puis rejoindre New York pour masteriser l’album à Sterling Sound avec Steve Fallone.

Même si les chansons qui constituent l’album ont été écrites bien avant ce voyage, ‘Highline’ a trouvé sa couleur lorsque nous l’avons mixé en Californie. Pendant que Jay travaillait sur les titres, j’explorais San Francisco en solitaire, puis en fin d’après-midi je prenais le Bart pour rentrer à Oakland et faire les retouches en studio avec lui.
Il y a beaucoup d’errances et de déambulations sur ce disque. Des errances mentales et sentimentales, à l’image des heures de marche solitaire dans la poussière désertique de la Californie, ou du mouvement frénétique de l’hyper densité New Yorkaise.
Je suis restée un mois aux Etats-Unis cet été-là.

Le master finalisé, je suis rentrée à Paris, trois bandes ATR 1,4’’ sous le bras et une valise remplie de disques vinyles chinés au cours du voyage. L’analogique pèse lourd.
Je me souviens avoir eu ce petit mouvement de recul lorsque j’ai ouvert la porte de chez moi après un mois passé loin de la France. Je voulais déjà repartir. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre d’un violent jet lag et à apprivoiser l’idée que le disque était enfin terminé.

La traversée

Mon objectif était de signer une licence avec un label pour pouvoir sortir l’album dans de bonnes conditions. À la rentrée 2015, j’ai rencontré Elodie, ma manageuse, qui m’a aidée à faire les démarches, et m’a mise en relation avec divers professionnels. J’ai contacté à peu près tous les labels indépendants de France et de Navarre, de Suisse, Belgique et d’Allemagne, et tous les tourneurs qui existent sur le territoire (and beyond). Mes requêtes étaient toujours personnelles et ciblées. J’écoutais le catalogue du label ou du tourneur pour savoir si j’y aurais ma place. Lorsque réponse il y eut, ce fut presque toujours la même : « J’ai bien écouté l’album, il est vraiment très bien, mais on ne va pas pouvoir s’engager avec toi sur ce projet, on a déjà trop de travail avec nos artistes ». Une fois. Deux fois. Dix fois. Trente fois. Cent fois.
Parfois il y a même eu des rendez-vous. Un. Puis deux. Très bon contact. Réel interêt. Ah mais non. Finalement non.
Cela en devenait comique.

L’année se passa ainsi, à frapper aux portes, sans succès, mais aussi à reconstruire un projet live, avec Eva – nouvelle venue dans l’aventure -, Pierre et Ernest, mais sans Igor, qui avait décidé de définitivement quitter le navire.
Je n’ai jamais autant aimé jouer sur scène qu’avec ce nouveau groupe. Je n’avais jamais fait l’expérience de cela avant eux, c’est une sorte d’évidence. Je ne sais pas si c’est lié à l’expérience ou si c’est autre chose. Mais c’est très émouvant.

D’une certaine façon, tous ces morceaux que vous découvrirez bientôt ne m’appartiennent plus. Le seul moment où je suis intimement liée à la chanson est celui de l’écriture. Ensuite, lorsque le morceau est enregistré, même si ce n’est pas de façon définitive, il devient une matière molle, comme une pâte à modeler qu’il faut façonner de la meilleure façon au gré des arrangements. Tout le groupe participe à ce processus. Ensuite, sur scène, on interprète à l’infini cette matière. Chacun y met quelque chose de spécial et de personnel. Je ne sais pas comment l’exprimer convenablement, mais c’est très beau. Il y a une sorte d’abandon à la chanson, parce que chacun y trouve une résonance singulière dans sa propre histoire et l’interprète. Je ne savais pas que c’était possible de faire l’expérience de cela avec des musiciens. C’est un peu comme certaines histoires d’amour dont on sait qu’elles n’auront jamais d’équivalent.

Cette traversée du désert (californien) fut éreintante. Subir ces refus répétés me fit mal, au point de vouloir tout arrêter. Il y a un an, je ne voyais plus aucune solution. Je n’avais plus de fonds, plus de perspectives, et plus d’énergie pour avoir envie. J’ai passé un week-end terrible à ranger toutes mes guitares les larmes aux yeux, et en me disant que c’était terminé, qu’il fallait que je grandisse et trouve un vrai travail.

Le salut

Au printemps dernier, la rencontre avec Julien Le Nagard – guitariste, réalisateur -, a été déterminante puisque nous avons monté My Dear Recordings ensemble. La création de ce label était la pièce manquante du puzzle à bien des égards. Ce label a redonné du sens à toute ma démarche.

Dans la musique électronique ils avaient compris bien avant tout le monde que pour survivre il fallait supprimer les intermédiaires entre l’artiste et le public. Dans la pop ou le rock les choses ont pris plus de temps. On pensait qu’on avait d’autres ressources, et que le milieu de l’electro raisonnait de cette façon parce c’était un marché de niche. C’est exact. Mais à vrai dire, le rock indé l’est aussi. Aujourd’hui, chaque groupe constitue un marché de niche à lui tout seul.

Un de mes amis de lycée a monté son label electro il y a plus de 10 ans alors que je commençais juste à écrire les chansons de ce qui deviendrait mon premier EP. Son label existe toujours et va plutôt bien. Il sort uniquement des vinyles et presse ses sorties à 1000 exemplaires. Il signe des licences ultra simplifiées et souples avec les artistes et cela fait dix ans qu’il existe. Il ne perd pas d’argent et a même une certaine réputation dans le milieu de l’electro minimale; certains artistes rêvent de signer chez lui.

Mieux vaut tard que jamais. Dix ans après, lassée de recevoir 0,0002€ de royalties sur le streaming (et le reste), et vexée de ne pas toucher mes droits Sacem pour cause d’avance éditoriale non remboursée, j’ai pensé qu’il était grand temps d’imiter mon ami.
Le constat est simple : à partir du moment où les artistes vendent moins de disques, il est impossible d’appliquer les mêmes règles qu’à l’époque où l’on vendait des millions d’albums. Il ne peut pas y avoir 12 intermédiaires entre l’artiste et son public, qui prennent chacun leur part, si les quantités vendues sont de l’ordre de 500 disques. C’est suicidaire. Il faut réfléchir autrement et à toute petite échelle.
C’est cette évidence qui nous a poussés, Julien et moi-même, à monter ce label, et c’est ce système qui j’espère nous permettra de sortir une multitude de beaux albums.

Après avoir déposé les statuts de notre SAS et signé avec le jeune distributeur Kuroneko, la label était né : quatre groupes déjà, tous des amis, et une release party de toute beauté. Puis les premières sorties, des cassettes fabriquées à la main, deux EP, des disques, une boutique en ligne, et même un nouveau venu dans l’équipe, David, qui gère d’une main de maître le shop et le merchandising.
Tout est allé assez vite finalement.

Bon vent

Quelle aventure !
«  Highline », est le résultat de trois ans de travail. Un travail qui m’a fait porter les casquettes d’auteur, compositeur, arrangeur, productrice, réalisatrice, commerciale, label manager, PR, directeur artistique, entrepreneur, tour manager, community manager… J’ai adoré porter tous ces chapeaux, et même si ce fut parfois dans l’adversité, mener à bien un tel projet est extrêmement gratifiant.

C’est une grande fierté pour moi d’attendre avec impatience cette sortie, comme si c’était la première de ma vie. La première sur mon label, la première d’une autre manière, la première sans le moindre regret.
C’est aussi la première fois que je n’attends rien, sinon partager ce disque avec vous. Et c’est très agréable. Attendre, sans rien attendre.

To stream or not to stream ? Impressions

J’ai mis du temps à sauter le pas, mais ça y est je me suis abonnée à Spotify.

Pourquoi Spotify et non Tidal ou Apple Music, ou encore Deezer? Je ne sais pas. En grande partie parce que j’avais envie de varier les plaisirs, ne pas avoir un mac tout Apple, et parce que j’en avais assez de ne pas pouvoir écouter les playlists Spotify des artistes que j’aime.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas la part ridicule reversée à l’artiste ou le fonctionnement économique du système, mais la façon dont le streaming modifie nos habitudes d’écoute.

Jusqu’à il y a un mois, je n’étais abonnée à aucun service de streaming. Mon téléphone était rempli de mp3 que je téléchargeais consciencieusement à partir des cartes de download récupérées dans les vinyles. Je n’achète plus de cds depuis des années, mais beaucoup (trop) de vinyles. Je n’écoute pas de musique dans la rue ou dans le métro, je n’ai pas de casque Beats ou Marshall à 300 euros, et mes habitudes étaient jusqu’alors assez old school. Je découvrais des artistes par recommandation, ou par le net, sur des sites spécialisés, fouillais sur youtube ou sur le site de l’artiste pour en savoir un peu plus sur son actu, ses projets, et si j’amais, j’achetais le vinyle. Parfois même aux US, directement auprès des labels, quand les artistes n’étaient pas disponibles en Europe, et tout en me délestant de 30 euros de frais de ports. Mais toujours avec le sourire et la certitude d’avoir soutenu un groupe indépendant de qualité et donc d’avoir fait avancer l’humanité dans le bon sens.

Puis j’écoutais ensuite le vinyle chez moi, au calme.

Spotify m’a obligée à changer un peu ces habitudes. Tout d’abord j’ai acheté un connecteur bluetooth pour pouvoir piloter facilement l’appli de mon tel ou mon ordi et profiter du plaisir de mon système de son sans envahir mon appartement de cables. Quand ça marche c’est plutôt pas mal.

Alors, un nouveau monde s’est ouvert à moi et j’ai erré dans l’immensité du catalogue Spotify.

Cette errance m’a permis d’écouter beaucoup de musique, beaucoup plus que d’habitude. A force de rebondir sur une suggestion de l’algorithme, d’écouter les playlists, d’aller fouiller chez mes contacts et espionner leurs préférences, j’ai perdu un temps précieux, fait quelques découvertes, mais en vérité, rien de véritablement marquant.

Le streaming rend passif et fainéant. Ma platine ne tourne plus, mais j’écoute tout, beaucoup, ce qu’on me suggère, ou ce qu’on ne me suggère pas, des albums anciens, des nouveaux, je découvre des artistes que m’étaient inconnus, et mon cerveau ne fait absolument plus la part des choses. Je ne peux pas vous citer le nom d’une seule découverte.
J’écoute beaucoup, vite, et mal.

Oui, le streaming nous encourage à une consommation quantitative et non qualitative, il n’y a aucun doute. L’immensité de l’offre n’est absolument pas contrebalancée par une démarche artistique des plateformes. Il y a certes des recommendations, par style, mais elles tombent à côté de la plaque une fois sur deux parce que c’est un robot qui applique son algorithme en fonction des albums écoutés par l’utilisateur, du temps passé sur tel ou telle page, de la vitesse à laquelle ce dernier à zappé le titre etc. L’automatisation tue complètement la dimension personelle de l’acte d’écoute. C’est un gavage organisé.
On peut toujours essayer de dégotter de bonnes playlists spécialisées, mais c’est long, fastidieux, et les choses vraiment intéréssantes sont bien cachées.

Pour un consommateur avisé, cette immensité donne la nausée.

A mon sens, une plateforme de streaming devrait être comme un disquaire. On ne devrait pas tout avoir à dispo, mais chaque plateforme devrait obéir à une ligne artistique. Aussi les fans de jazz, soul, musique du monde iraient plutôt chez untel et les mordus de pop rock indé plutôt chez trucmuche. A cela s’ajouteraient des mises en avant censées, obéissant à une ligne artistique cohérente, comme lorsqu’un magasin de disque fait découvrir des choses à ses clients. Il y aurait des spécialistes.

Evidemment, si mon rêve se réalisait, le marché serait morcelé en une multitude de petites offres de streaming. Il y aurait les gros, bien sûr, mais on pourrait aussi aller chez les petits qui feraient un travail humain et à une échelle concevable, de défrichage et de découverte. Comme dans la vraie vie.

D’une façon plus générale, je pense qu’il faut remettre de la personnalité et de l’humain dans toutes nos entreprises, qu’elles soient commerciales, ou artistiques. Personne ne peut s’identifier à la société telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, et ces plateformes sont un énième exemple d’un modèle vide de sens, où l’on accumule des catalogues d’oeuvres dans une immensité qui n’est pas absolument structurée.

Quelle culture musicale pourrions-nous bien nous forger en abandonnant nos oreilles à spotify et consorts?

Une culture chaotique et sans histoire, artificiellement assemblée par un robot qui, par définition, n’est pas très humain.

J’hésite à me désabonner.

vinyls02vinyls01